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Programme général des travaux - Quadriennal 2011-2014
Aire anglophone : Anglicité et déplacement
Si l’on admet que l’individu se définit et se construit dans un rapport à l’autre, la dialectique de l’identité et de l’altérité s’impose comme une thématique essentielle et pour ainsi dire constitutive de l’anglicité (Englishness), entendue comme une relation constamment redéfinie entre un centre et ses marges, selon une succession de mouvements concentriques embrassant au fil des siècles les marches galloises, écossaises, et irlandaises, avant de s’étendre à l’Amérique, pour finir par englober le monde anglophone dans un « Empire sur lequel le soleil ne se couch[ait] jamais ». Cette progression par cercles concentriques est marquée par quelques jalons significatifs qui correspondent à des champs de compétence sur lesquels certains membres de l’équipe ont commencé à travailler, et sur lesquels se portera plus particulièrement notre attention : la Renaissance, l’âge d’or de l’Empire, et enfin la période post-coloniale.
La Renaissance, période d’émergence des Etats-nations, se caractérise par une certaine fragilité des identités, particulièrement perceptible dans les grandes villes cosmopolites, telles que Londres ou Venise — Venise, où Shakespeare a choisi de situer deux de ses pièces : The Merchant of Venice et Othello, the Moor of Venice, sans doute en raison d’un certain nombre de traits que la Sérénissime partageait avec la capitale de l’Angleterre, ce qui permettait au dramaturge de bénéficier d’une certaine liberté pour aborder, de manière indirecte, des questions qui touchaient l’Angleterre de fort près. Venise, ville d’ « entre deux », carrefour maritime et porte de l’Orient, où se côtoyaient chrétiens, juifs, Maures et Turcs, lieu d’échanges mais aussi de préjugés, constitue une sorte d’observatoire privilégié du double mouvement simultané caractéristique de la période : une aspiration à l’ouverture à l’autre et la tentation du repli sur soi.
Au XIXe siècle, le Grand Tour s’élargit aux marges extrêmes de la Méditerranée, jusque dans ce qu’il était convenu d’appeler « l’Orient », notion très vague qui avait surtout pour but d’aider l’Occident à se définir par opposition. Lorsqu’ils cessent de faire appel à leur imaginaire pour fabriquer leur vision de ces contrées lointaines, artistes et écrivains en rapportent des œuvres qui attirent le public par leur exotisme ou qui, au contraire, refusent de jouer le jeu du dépaysement. Dans certains cas, le déplacement géographique se double d’un voyage dans le temps puisque les pays ainsi visités étaient censés ne pas avoir changé depuis les temps bibliques, satisfaisant ainsi un désir d’authenticité inspiré par des motivations religieuses. L’époque victorienne est aussi marquée par le triomphe de l’impérialisme, avec sa vision raciste dont la dimension politique renforce encore les préjugés en vigueur. Précurseurs du cinéma qui allait s’inspirer directement de leurs créations, les orientalistes britanniques du XIXe siècle ont su offrir à leur public le juste dosage d’observation et d’invention capable de répondre à leur attente, attente que n’aurait pu satisfaire une simple reproduction du réel, à supposer même qu’elle soit possible.
L’anglicité, s’est en partie construite en opposition avec ces Autres que sont les colonisés en terres australes, antillaises, africaines, ou indiennes, ainsi qu’en interaction avec les autres Européens rencontrés lors des voyages sur le continent. En littérature anglophone, nombreux sont les récits de voyage, les carnets, les journaux de bord qui retracent les aventures des Anglais aux extrémités du monde et ne cessent, en réaction, de construire le mythe d’une identité anglaise bien spécifique, considérée, au moins jusqu’à la fin du 19è siècle, comme supérieure aux autres identités nationales. La domination des peuples colonisés et leur christianisation sont alors présentées comme un devoir moral, un fardeau et une responsabilité que doit endosser l’homme blanc, et la résidence en dehors de l’Angleterre est souvent conçue comme un exil qu’il faut subir. Ainsi naît un double discours hypocrite qui permet de justifier inconsciemment l’injustice de l’appropriation des terres et de l’exploitation économique. La littérature anglophone reflète ces migrations, les difficiles conditions dans lesquelles se font les voyages, ainsi que la lenteur des moyens de communication, qui jusqu’au 19è siècle isolent les Anglais voyageurs ou colonisateurs de leurs familles restées au pays, tout en déformant et magnifiant les échos terrifiants d’événements historiques tels que la révolte des Cipayes en Inde en 1857.
Au vingtième siècle, le mouvement de migrations s’inverse tandis que les anciens colonisés se déplacent vers la « mère patrie », et les littératures dites « diasporiques » se compliquent et se multiplient, avec l’arrivée d’anciens sujets coloniaux depuis les Antilles, d’où viennent les descendants des esclaves importés d’Afrique et ceux des travailleurs amenés du sous-continent indien, depuis l’Inde et le Pakistan, ou encore depuis les colonies anglaises en Afrique. Cependant, comme le montrent de nombreux écrivains anglophones, il y a une différence à faire entre les migrants volontaires, éduqués, disposant d’un passeport, qui se jouent des frontières et se sentent à l’aise dans un monde globalisé, et les migrants malgré eux, ceux qui partent pour tenter de survivre, pour qui, comme l’écrit Slavoj Žižek, « l’‘hybridité’ tant célébrée désigne une expérience traumatisante qu’il[s] vi[ven]t dans [leur] chair et qui consiste à ne jamais être en situation de normaliser et de légaliser [leur] statut ». Certains de ces « déplacés » ont fécondé et enrichi la littérature anglophone, et nombre de critiques insistent sur le fait que la littérature dite « anglaise » s’écrit à présent avec à l’esprit un « ailleurs », qu’elle s’écrit même souvent depuis cet ailleurs.
Comment, dans leurs créations littéraires, les Britanniques, puis leurs avatars, les colonisateurs anglo-saxons de pays tels que les USA ou l’Australie voient l’Autre, et se définissent par rapport à lui ; ou encore comment les peuples colonisés construisent leur propre identité et leurs propres littératures face à l’envahisseur européen, voilà des questions qui se posent depuis que les Britanniques voyagent, et les théories postcoloniales s’avèrent très utiles pour analyser ces phénomènes de mythification et de construction identitaire. Ces déplacements multiples et les littératures auxquelles ils donnent lieu fournissent aussi des textes littéraires dans lesquelles les questions d’hybridation des langues, des cultures et des traditions de posent avec acuité, et l’on ne peut aborder ces textes sans s’interroger sur la façon dont la langue anglaise a pu évoluer et se mâtiner au contact d’autres langues, comment la littérature postcoloniale a pu intégrer toute une nouvelle « imagerie », toute une série de métaphores et de comparaisons tirées de réalités non anglaises et de langues étrangères, comment aussi elle a pu, chez des écrivains comme Salman Rushdie, faire dialoguer en permanence les grands textes de la tradition orientale (Les Mille et une nuits, le Mahabharata, le Ramayana) avec la Bible, Shakespeare, et la grande tradition du roman européen. Le thème du déplacement s’avère donc très fertile pour une exploration en profondeur de textes littéraires anglophones liée aux trois axes décrits plus haut dans ce dossier.
Identité et altérité dans l’Angleterre de la Renaissance
La Renaissance, période d’émergence des Etats-nations, se caractérise par une certaine fragilité des identités, particulièrement perceptible dans les grandes villes cosmopolites, telles que Londres ou Venise — Venise, où Shakespeare a choisi de situer deux de ses pièces : The Merchant of Venice et Othello, the Moor of Venice. Pourquoi le choix de cette ville, où Shakespeare n’est jamais allé, non plus que la plupart de ses contemporains ? Sans doute parce qu’elle partageait avec Londres un certain nombre de traits qui permettaient au dramaturge d’aborder de manière indirecte des questions dont nous verrons qu’elles touchaient aussi l’Angleterre de fort près, tout en lui offrant une liberté qu’il n’aurait pu avoir en situant ses pièces à Londres. Venise, ville d’ "entre-deux", carrefour maritime et porte de l’Orient, où se côtoyaient chrétiens, juifs, Maures et Turcs, lieu d’échanges mais aussi de préjugés, constitue une sorte d’observatoire privilégié du double mouvement simultané caractéristique de la période : une aspiration à l’ouverture à l’autre et la tentation du repli sur soi.
